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photo : Fernand Bignon

Elle mit pied à terre et lui sourit, il l'avait regardée durant toute sa leçon, et même si elle était restée concentrée sur son cheval et sur les figures à exécuter, elle avait senti ses yeux posés sur elle, leur ardeur, leur désir. Elle ramena son cheval derrière les boxes, ses cuisses et ses mollets lui faisaient mal, elle était en sueur, mais combien elle était heureuse. Jamais elle n'aurait pensé trouver dans ce coin de Normandie le hâvre de paix, de bonheur et de simplicité auquel elle aspirait au fond.

La nature était douce, comme la lumière sur les plages juste avant le couchant, comme la soie blanche et noire de la robe de son cheval favori, comme l'éclat feutré, poudré, des photos de ce photographe du siècle dernier qu'elle avait découvert à une exposition à Trouville, Fernand Bignon, dans la lignée impressionniste. Elle était restée longtemps devant les tirages au bromure préservés, bouleversée, emportée...Quelque chose de très ancien en elle, qui avait toujours été là en fait, quelque chose d'elle-même se manifestait aujourd'hui, impétueux, sauvage, irrésistible, et cependant très simple, naturel et évident comme l'étaient ces paysages normands, à la fois lourds, pleins de mélancolie, et riches d'une culture, d'une histoire, d'une beauté qui la touchaient au plus profond d'elle-même.

Quand elle le rejoignit dans la voiture, elle souriait encore, mais lui qui la connaissait si bien et l'aimait si totalement lui découvrit les yeux embués. Elle croisa son regard, et se jetant au devant de ses craintes, le rassura en prenant ses lèvres avec fougue.

- Tu sais quoi ?...Je suis heureuse. Ce sont de vraies vacances. J'aime ce pays. J'ai envie d'écrire. J'ai envie de créer. Je voudrais une toile, de la peinture, de l'encre, un ordinateur portable aussi...et quand je saurai parfaitement monter...un cheval pourquoi pas !

Là-bas, dans les pâturages, les chevaux continuaient de paître, et plus loin encore, dans la campagne où avaient un jour débarqué les troupes alliées, rien n'avait changé aujourd'hui, le temps semblait suspendu depuis très longtemps, seule la paix avait droit d'exister ici.

Quelques photos de Fernand Bignon ici , photographe et cinéaste inédit, qui reprit les compositions impressionnistes dans son travail et fut un acteur du pictorialisme français, ancien agriculteur dans le Calvados.