eccehomo

photo : Ecce Homo

Larges sont les avenues où tu marches librement, crois-tu, mais non ce n'est qu'un leurre.

L'aube se lève lentement sur son visage fatigué, cerné, encore une fois elle n'a pas dormi ou si peu. Impossible cette nuit de dormir, puisque son rêve le plus cher a été tué à jamais, à jamais il est nécessaire de le répéter, encore et encore, pour bien le savoir, bien le retenir, comme une leçon scandée ou comme des coups de marteau qui enfoncent les clous dans un cercueil. A jamais.

Elle croyait s'en sortir, elle espérait quand même que dans ce monde pourri il y avait un morceau de ciel pur, capable de la reconnaître, de la recevoir, de l'aimer telle qu'elle est en réalité, toute entière, avec sa sauvage innocence, sa fougue d'éternelle adolescente, sa beauté brute et délicate de jeune fille, sa féminité exacerbée, ses engagements sans concessions. Non, elle s'est trompée, le monde est bien comme elle l'a toujours su : cruel, pourri, inhumain, consommateur, rien n'intéresse la société à part l'argent, le profit, l'industrie du sexe, les mensonges et les tartufferies en tous genres. L'innocence, la beauté, l'intransigeance, le désir de la jeunesse on s'en fout, on les piétine dans la boue et cette boue-là, même le poète ne peut plus en faire de l'or...

Pas une larme à l'enterrement de son rêve, elle a assez pleuré. Comment a-t-elle pu y croire malgré tout ce qu'elle sait depuis toujours de ce monde, malgré son réalisme et sa lucidité, comment, elle se fustige et se hait presque d'avoir osé une dernière fois y croire. Plus jamais. Car elle sait. Elle sait depuis toujours, elle qui a failli refuser la pourriture, l'ignominie, la bassesse et l'hypocrisie, cet affreux package qu'on essayait de lui vendre à 20 ans et qui avait failli lui coûter la vie...Elle sait. Mais voilà, présomptueux et orgueilleux présents de la jeunesse, le défi, la maîtrise, l'endurance, la persévérance, la foi, toutes ces qualités qui sont siennes en effet mais qui ne lui ont servi à rien dans la réalisation de son rêve, aujourd'hui saignent par tous ses pores.

Le matin est là maintenant, et il va falloir vivre avec la réalité toute nue, sans le rêve d'enfance et d'innocence à l'horizon, plus jamais. Il va falloir faire comme les autres si elle veut sauver sa peau. Dans le miroir franc et transparent, son beau visage dur et grave la regarde, il la rassure un peu : cette femme-là n'est pas de celles qu'on écrase du talon, cette bête-là n'est pas de celles qu'on pique ou qu'on enferme. Elle est de celles qui se relèvent toujours, de toutes les cendres et de toutes les guerres, elle est de celles qui renaissent, plus belles et plus fortes que jamais.