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photo : Valery Bareta

Par-devers moi ces quelques images restent, vestiges fantasmés, rêve éveillé, souvenirs indélébiles ou simples images symboliques, qui sait...Dans la pâle clarté automnale d'un matin qui a peine à se lever, flottent les sourires de deux nymphes enfantines encore -toujours devrais-je dire, et je me love dans les draps chauds juste une minute encore, encore.

Ses cheveux lisses et mes boucles brunes dansaient dans la lumière feutrée, à la fenêtre le jour gris et froid me rapelle les automnes de l'enfance, les feuilles craquantes sous mes bottes et les marrons que j'envoyais rouler du bout des pieds loin sur la chaussée, la route de l'école et la "meilleure copine" que je n'ai jamais eue. Il y en avait beaucoup pourtant, des filles autour de moi, elles tournaient toujours en fait, jamais les mêmes, Line la sage avec sa blouse à carreaux et ses ballerines, Isabelle la petite boute-en-train, Sylvie la timide, Peggy la cochonne comme on l'appelait, et tant d'autres dont j'ai peine à me souvenir des prénoms...Elles essayaient de me plaire, m'offrant des bonbons, des petits articles de papeterie fantaisie, des billes rares. En échange je les acceptais, mais je ne les aimais que comme faire-valoir, bonnes à tout faire, ou souffre-douleur. Mes vrais amis c'étaient les petits gars, Franck, Phillipe, Pascal, Denis et les autres, j'étais la seule fille parmi eux. Ce matin je me prends à croire qu'il en eût été autrement si seulement j'avais connu alors cette petite fille-là, aux cheveux lisses et au regard profond, séductrice et rebelle comme moi.

Les images du rêve déjà s'évaporent, ses belles mains soyeuses sur ma peau frissonnante, sa voix douce, et toutes les promesses silencieuses de notre émoi commun, il reste juste un peu de buée au carreau, je trace du bout de mon index une lettre sur la fenêtre, elle, moi, la même initiale, et le matin achève de se lever dans un halo de clarté gris-perle.

Nous promenions notre visage
(Nous fûmes deux, je le maintiens)
Sur maints charmes de paysage,
O soeur, y comparant les tiens.

Stéphane Mallarmé (Prose pour des Esseintes)