dreams

photo : Anton Postnikov

Elle se souvient du froid, du soir et de son grand manteau sombre, des petites rues pavées du vieux Paris, les mêmes qu'elle allait éviter des années plus tard, l'angoisse au ventre. Elle se souvient du geste qu'il avait eu ce soir-là et de tout son espoir à elle, de son attente fiévreuse et de son désir brûlant de le connaître enfin. Elle se souvient comment a fini ce soir-là et elle sourit, seule dans l'ouate grise de l'automne. Les années ont passé, pas son désir, pas son envie mordante, lancinante, inextinguible de lui. Les rues pavées sont loin, peut-être même qu'un jour elle osera y revenir, parce qu'il y a d'autres histoires si belles là-bas -comme ce soir lointain de février justement où il l'avait prise contre lui...D'autres histoires plus belles que les souvenirs de peur, d'angoisse et de salissure qui ont abîmé ce quartier qu'elle aimait. Les quartiers de Paris ont cela de particulier qu'ils sont toujours pleins d'histoires personnelles, de baisers volés, de murmures envolés, d'errances nocturnes, de bars trouant la nuit comme autant de phares dans une mer noire et glacée...Elle sourit. Elle sait qu'elle a gagné une fois de plus. Que son désir, sa force, son audace, tout ce qui fait d'elle cette femme unique et difficile, sont là, plus que jamais. Qu'elle a retrouvé le fil d'Ariane, qu'elle peut continuer à travers les quartiers de sa capitale tant aimée, la quête précise et infinie à la fois...

Elle regrette qu'il n'ait plus ce manteau sombre, elle a gardé le sien, long et droit, beige, style militaire, parce qu'elle ne change pas, ou si peu que c'en est imperceptible. Elle pense à cet autre quartier, si grand, si beau, celui qu'elle rêvait d'habiter quand elle le traversait enfant, tenant la main de son père. Il a habité là son père en plus. Bientôt elle le connaîtra mieux. Elle le remplira de son histoire, de son regard, de sa vie, elle le traversera, droite et fière dans son tailleur, toujours la même rigueur militaire dans son regard, elle sait qu'elle a gagné une partie très difficile, que c'était pas acquis, elle n'oubliera jamais le sang laissé sur les pavés du vieux Paris, la course folle et égarée, la peur au ventre de la bête traquée, l'injustice et le renoncement. Mais tout ceci n'est pas très important face à sa terrible et éclatante victoire d'aujourd'hui.

Je suis tellement la même et cependant cette autre que je rêvais de devenir, alors c'est vrai que les rêves des petites filles en hiver, les yeux tout mouillés de froid, ne finissent pas toujours en simples désillusions ? La petite fille sourit, mutine, espiègle, volontaire et sérieuse aussi, comme autrefois quand elle ramenait le carnet de notes et qu'elle était une fois de plus la première de la classe.